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lundi 30 juin 2008, a 14:22
Le dialogue peut-il encore sauver le Zimbabwe ?

Après la «farce» électorale, Mugabe est investi à la présidence

Le président zimbabwéen, Robert Mugabe, a été investi hier pour un sixième mandat à la tête du pays, à l'issue d'une prétendue élection présidentielle qualifiée de «farce» un peu partout dans le monde. Le plus vieux chef d'État de l'Afrique, âgé de 84 ans dont 28 passés au pouvoir, en a profité pour réitérer sa proposition de négociation avec l'opposition, qui a boycotté le second tour, arguant de l'ampleur de la répression sanglante du régime au pouvoir.

 

L'investiture s'est déroulée en grande pompe dans la capitale, Harare. Entouré de dignitaires du régime, Mugabe a prêté serment une Bible à la main, jurant, devant un juge portant perruque blanche et robe écarlate, de faire respecter les lois du pays, «avec l'aide de Dieu». Le chef de l'État, qui s'était dit prêt à négocier avec l'opposition une fois l'élection passée, a aussitôt réitéré sa proposition. «J'ai l'espoir que, bientôt, nous mènerons des consultations entre partis politiques de différentes opinions afin d'instaurer un dialogue sérieux qui [...] débouche sur une ère d'unité et de coopération», a-t-il dit.


La commission électorale le crédite de 85 % des voix au second tour organisé vendredi, avec une participation évaluée à 42 % des quelque 5,6 millions d'inscrits.

Mais si Robert Mugabe recueille plus de deux millions de suffrages, Morgan Tsvangirai, chef du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) arrivé en tête du premier tour, en réunit 233 000 sur son nom. Il s'était pourtant retiré de la course une semaine auparavant dans l'espoir que cesse ainsi la répression de l'opposition, qui a fait plus de 80 morts et 200 000 réfugiés, selon des organisations de défense des droits de l'homme.


Et sur les 131 000 bulletins rendus nuls, une bonne partie pourraient avoir été sciemment sabotés par des électeurs n'osant pas rester chez eux ou voter pour M. Tsvangirai. À Bulawayo, par exemple, la deuxième ville du pays et un bastion de l'opposition, Robert Mugabe a recueilli 21 127 suffrages et Morgan Tsvangirai, 13 291, avec 9166 bulletins invalidés.

Farce complète


Dès l'annonce officielle du maintien au pouvoir de Mugabe, le MDC de M. Tsvangirai a rejeté les résultats du scrutin, évoquant «une farce complète et un acte de désespoir». Sans exclure totalement des discussions, le porte-parole du parti, Nelson Chamisa, a estimé «très difficile de faire confiance» au président. Morgan Tsvangirai avait appelé vendredi la communauté internationale à déclarer illégitime l'issue du scrutin. Le G8 a annoncé qu'il le ferait, mais le Conseil de sécurité de l'ONU a échoué à s'entendre sur ce point, tandis que l'Afrique ne s'est pas prononcée.


Anticipant une absence de réaction du continent, qu'il a plusieurs fois imploré d'agir, M. Tsvangirai a mis l'accent hier sur des négociations qu'il souhaite mener pour une période de transition. «Il n'est pas inconcevable qu'un arrangement puisse voir le jour», a-t-il dit. Selon lui, le dialogue est la seule issue possible à la crise. «Cette investiture n'a aucun sens. Le monde l'a dit, le Zimbabwe l'a dit. Il se ment à lui-même», a-t-il laissé tomber lors d'un entretien à Associated Press Television News. «Je pense que la réalité s'est imposée à toutes les élites de la ZANU-PF [au pouvoir], a-t-il poursuivi. S'ils ne négocient pas avec le MDC, c'est l'impasse.»

Le chef des observateurs de la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC), Marcos Barrica, a également adressé des messages à MM. Mugabe et Tsvangirai, selon son porte-parole. Il aurait salué les signes d'ouverture finalement donnés par le président Mugabe et appelé le leader du MDC à prendre en considération «toutes les possibilités de résoudre les problèmes du Zimbabwe». Reste à savoir si Robert Mugabe veut réellement ouvrir le dialogue, et sur quelles bases.

La mission d'observateurs du Parlement panafricain (PAP) a par ailleurs dénoncé hier un scrutin «ni libre ni équitable», estimant «difficile de nier les allégations de violences orchestrées par l'État». Aucun observateur occidental n'a été accrédité pour le scrutin. Des équipes de la SADC et de l'Union africaine (UA) étaient toutefois présentes. Compte tenu des «violences politiques» qui ont marqué l'entre-deux tours, l'équipe d'observateurs de la SADC a jugé hier que le résultat de «l'élection ne reflète pas la volonté du peuple du Zimbabwe», selon ce qu'a déclaré M. Barrica, dans un communiqué.

Si le PAP avait déjà dénoncé les actes de violence dans l'entre-deux tours, l'Union africaine (UA) est restée très prudente. Le sommet de l'UA tenu à Charm el-Cheikh, en Égypte, devait d'ailleurs s'ouvrir aujourd'hui sous forte pression, en présence d'un Robert Mugabe intronisé. Le Conseil de paix et sécurité de l'UA, chargé de la prévention des conflits, a déjà discuté hier de l'attitude à adopter vis-à-vis de l'ancien héros de la lutte contre la suprématie blanche. Il s'est toutefois abstenu de toute déclaration sur cette situation, qui plonge l'organisation dans l'embarras.

Le premier ministre kényan, Raila Odinga, a de nouveau appelé l'UA à envoyer des troupes au Zimbabwe, qualifiant le président Mugabe de «honte pour l'Afrique». Et Londres a pressé les pays africains de «tout faire» pour évincer M. Mugabe du pouvoir. Mais le président sud-africain, Thabo Mbeki, médiateur régional au Zimbabwe, presse ses pairs d'entériner la réélection afin de préserver les possibilités de négociation, selon l'opposition zimbabwéenne. M. Mbeki s'est toujours gardé de prendre position publiquement. Cette attitude lui a valu les remerciements de M. Mugabe, louant ses «efforts infatigables visant à promouvoir l'harmonie et la paix au Zimbabwe».

En tout état de cause, soulignaient des analystes, le nouveau mandat arraché par la force aux Zimbabwéens est loin de garantir la pérennité du futur gouvernement. M. Mugabe va devoir naviguer au plus près entre les faucons du régime prêts à tout pour maintenir leur prise sur le pouvoir, l'opposition majoritaire à la Chambre des députés et la pression de l'Afrique. L'Union européenne et les États-Unis ont aussi condamné la tenue de ce simulacre d'élection, ces derniers appelant à l'adoption de sanctions sévères contre le régime de Harare.

Sanctions canadiennes

Réagissant à l'investiture de Mugabe, le Canada a annoncé hier des mesures destinées à restreindre «considérablement» ses relations avec le gouvernement du Zimbabwe, en condamnant vivement l'élection «illégitime» de son président. Ottawa a décidé d'imposer immédiatement des restrictions sur les déplacements, le travail ou les études au Canada de hauts représentants du gouvernement, des autorités militaires ou policières du Zimbabwe ainsi que de leurs familles, a indiqué le ministère des Affaires étrangères, David Emerson. Le gouvernement interdit également aux avions immatriculés au Zimbabwe de survoler le Canada ou d'y atterrir.


Les résultats de cette élection «ne sauraient être considérés comme crédibles, car ils ne satisfont à aucune norme démocratique raisonnable. Cette élection est illégitime et le gouvernement du Canada n'en acceptera pas le résultat», a déclaré M. Emerson. Cette démarche constitue un «message de solidarité avec la population du Zimbabwe et exprime notre rejet des actions d'un régime illégitime et désespéré», a précisé le ministère dans un communiqué.

 

Source : www.ledevoir.com

 

Catégorie : Lu, Vu et Entendu

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